Fragments d'Orante

Ma nuit salée

« Quelques coups d’œil jetés à l’horizon me confirment l’inévitable, je vois décroître la lumière, grandir l’ombre des reliefs et faiblir le vent dans les arbres. À nouveau j’ai besoin de courage. Je me rassemble, je me consolide pour que chaque fragment de volonté fasse bloc, car la vague obscurité qui s’annonce m’angoisse. Je ne sais pas éviter cette emprise, mais je parviens toujours à m’en défaire. L’épreuve dure quelques instants, le temps d’un signal d’alarme, d’un feu clignotant qui force à la vigilance et m’invite à me préparer. Je dois réduire ma foulée et m’équiper de ma lampe frontale, avant que la nuit me submerge.

Le soleil m’ouvre une dernière fois la voie, me laisse entrevoir ses rayons verts comme s’il validait mon projet. Je plonge dans les abysses, je m’enfonce dans le paysage qui perd lentement ses couleurs, ses nuances et ses formes. La nuit sans lune m’absorbe. Je me sens seul, fragile, vulnérable. Je viens de franchir le point de non-retour. À présent, je ne peux plus abandonner, pas après tous ces efforts. J’irai jusqu’à l’autre bout de l’obscurité, je vais la traverser en son entier, en une longue apnée obscure.

La fraîcheur ambiante m’enveloppe, elle me soulage. Voilà que vient le temps de la concentration et de la récupération même si je cours encore. J’évalue ma condition physique, fais l’inventaire de mes ressources. L’idée que la nuit puisse modifier la qualité du son me traverse. Je me sens dans une bulle de calme. Il me semble que de tous les bruits de la nuit, seuls ceux de mon corps me parviennent. J’écoute le frottement synthétique de mes vêtements et de mon équipement. J’écoute mon souffle et mes muscles. J’écoute mes pas et mes articulations. Je perçois l’afflux de sang qui fuse au plus près de mes tympans. Tout va bien, mon cœur est à la bonne fréquence.

La température baisse vite, je ne transpire plus, il me vient un goût d’océan dans la bouche, du sel s’est cristallisé sur mes lèvres. Quelques points de lumière flottent au-dessus de moi. Dans le lointain, en contrebas, une douzaine d’éclats blancs s’activent et clignotent en une sinueuse guirlande, une cohorte de planctons fluorescents. Je me sens en lévitation. Je suis en paix.

C’est ce moment que je préfère, peut-être que je ne cours que pour cela, je conserve ce rythme qui me ressource, conscient qu’il ne me faudra plus trop tarder. Encore un peu et je repartirai à l’attaque. J’irai rejoindre mes congénères en plein effort qui me devancent en avalant, eux aussi, leurs kilomètres de nuit salée »

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